Au cœur des Pyrénées-Atlantiques, à Nay, sur les berges du Gave de Pau, un petit atelier regarde vers le col du Soulor. Depuis 1925, il incarne une histoire remarquable de résilience, de passion et de savoir-faire transmis. Cette entreprise, qui a frôlé la disparition, est devenue aujourd’hui un symbole vivant du made in France authentique, robuste et durable. Son parcours illustre magnifiquement comment une tradition centenaire peut renaître et rayonner grâce à des entrepreneurs visionnaires.
Des origines modestes à la quasi-disparition
L’histoire commence en 1925 à Pontacq, alors capitale de la chaussure dans le Béarn. L’atelier Paradis-Pommiès naît pour chausser les soldats de la garnison locale, puis les travailleurs des environs : bergers, bûcherons, rugbymen. Il se spécialise rapidement dans des chaussures professionnelles robustes, utilisant des techniques traditionnelles comme le cousu norvégien ou Goodyear.
Dans les années 1960-1980, l’atelier connaît ses heures de gloire : brodequins cloutés, bottes d’aviateurs, crampons de rugby. Joseph Paradis, dit « Aldo », devient une figure de résistance face à l’industrialisation massive. Il refuse la délocalisation et la production low-cost, privilégiant des matériaux français, des circuits courts et une fabrication à la demande. Sa réputation dépasse les Pyrénées : ses souliers habillés se vendent même aux Galeries Lafayette et au Bon Marché à Paris.
Mais le XXIe siècle apporte son lot de défis. En 2016, l’atelier est à bout de souffle. Aldo prend sa retraite. L’entreprise, comme beaucoup d’artisans français, risque de disparaître, à l’image de sa voisine Arcus qui fermera en 2018. C’est alors que deux passionnés, Philippe Carrouché et Stéphane Bajenoff, reprennent le flambeau par amour du bel ouvrage. Ils sauvent le savoir-faire avec l’aide du dernier ouvrier historique, Robert.
La renaissance : transmission et modernité
En 2020, l’entreprise obtient le prestigieux label Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV), renouvelé en 2025. Cette distinction récompense les savoir-faire d’excellence menacés de disparition. Le Soulor se distingue particulièrement par son cousu norvégien, technique manuelle exigeante qui rend les chaussures imperméables, ultra-robustes et infiniment réparables (ressemelables « à l’infini »).
En 2021, l’atelier déménage à Nay pour gagner en espace et visibilité. En mai 2024, une nouvelle page s’ouvre avec l’arrivée d’Emmanuel de Frossard et Jean-Baptiste O’Neill. Ces nouveaux dirigeants insufflent une dynamique tout en respectant l’âme originelle : artisanat main, personnalisation poussée, et un engagement fort pour la durabilité.
Aujourd’hui, une dizaine d’artisans travaillent dans l’atelier. Chaque paire demande 8 à 12 heures de travail (jusqu’à 120 opérations pour les modèles complexes). Les cuirs proviennent des meilleures tanneries françaises (Rémy Carriat, Haas, Degermann, etc.), les semelles de Vibram (Italie) ou Sacred (France), les lacets de la Société Choletaise de Fabrication (EPV). Même les lainages viennent de moutons locaux élevés à Coarraze, à quelques kilomètres.
Des chaussures à la mesure des aventures humaines
Les modèles phares — Ossau (chaussure de montagne emblématique), 1925, Aspe — allient robustesse pyrénéenne et élégance intemporelle. Ils s’adressent autant aux randonneurs qu’aux professionnels ou aux urbains en quête d’authenticité. Le Soulor propose aussi des sandales et sabots fabriqués à partir de chutes de cuir, des ceintures, et un service de ressemelage complet.
La force de la marque réside dans sa personnalisation : choix des cuirs, couleurs, semelles, finitions. Chaque paire raconte une histoire unique — celle de son propriétaire et celle d’un territoire. Les clients viennent souvent directement à l’atelier (Nay), ou dans les boutiques de Pau, Paris (Marais), et désormais Bordeaux (ouverte en 2026). La commande en ligne complète l’offre, avec des délais de 2 à 3 mois pour les modèles sur mesure.
Un modèle entrepreneurial inspirant
Le Soulor 1925 incarne un entrepreneuriat « made in France » vertueux :
- Résilience : survie face à la mondialisation grâce à la passion.
- Transmission : formation d’un « compagnon » et volonté de pérenniser les gestes.
- Durabilité réelle : réparabilité, approvisionnements locaux et responsables, rejet de l’obsolescence programmée.
- Ancrage territorial : lien profond avec les Pyrénées, leur poésie, leur rudesse et leur humilité.
Après avoir célébré ses 100 ans en 2025, Le Soulor investit dans des outils (récupérés notamment auprès du Coq Sportif) pour améliorer la productivité sans sacrifier l’âme artisanale. L’objectif : mieux répondre à la demande croissante tout en préservant le temps du geste manuel.
Cette aventure rappelle que les plus belles histoires entrepreneuriales françaises naissent souvent de la rencontre entre un territoire, un savoir-faire ancestral et des hommes qui refusent l’effacement. Le Soulor 1925 ne fabrique pas seulement des chaussures. Il fabrique du temps qui dure, des pas confiants, et un peu d’espoir dans la capacité de notre pays à faire rayonner son excellence artisanale dans le monde.
Des Pyrénées à Paris, en passant par les sentiers escarpés ou les pavés urbains, chaque paire du Soulor porte en elle cette fierté discrète et tenace : celle d’un artisanat qui, contre vents et marées, continue de marcher droit.
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